Le Panoptique

Compte-rendu du Manuel de l’antitourisme, de Rodolphe Christin

D’emblée, il convient de préciser que le Manuel de l’antitourisme[1] est moins un manuel qu’un pamphlet où l’auteur expose et dénonce les travers du tourisme. Reléguées essentiellement en fin d’ouvrage, les pistes sur la manière d’être «anti-touriste» baignent en effet dans une critique amère du développement touristique.

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Yersinia, three, 2007

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Le but visé par cette critique est clair : initier une distanciation qui nous amène à remettre en question nos habitudes occidentales. La thèse de Rodolphe Christin transcende en cela le seul tourisme pour s’appliquer à un phénomène bien plus vaste et profond, celui de la mondialisation dont le tourisme n’est en fait qu’un épiphénomène. Selon l’auteur, le tourisme actuel nous éloignerait à la fois de notre environnement et de nous-mêmes. Comment ? En favorisant un développement qui se soucie peu des impacts écologiques, en privilégiant les rapports économiques aux rapports humains et en soutenant une occidentalisation des différentes cultures.

Ces trois grandes dimensions écologique, économique et culturelle s’entremêlent au fil de l’ouvrage, si bien que les différents chapitres se font écho. Ainsi, les deux chapitres intitulés Le productivisme des vacances et La planète bocalisée discutent d’un même sujet, bien que Christin lui attribue divers noms : « mythologie productiviste », « idéologie développementiste » ou encore « management du monde »[2]. Ce même sujet sera repris plus loin sous le nom de « standardisation du monde »[3]. Si cette redondance ne favorise pas la clarté du propos (aussi juste et lucide soit-il), elle démontre néanmoins à quel point le tourisme conjugue à lui seul plusieurs aspects de la mondialisation.

Sur le plan de l’écologie, Christin s’interroge sur les conséquences d’un développement touristique en croissance. Élevée au rang de première activité économique mondiale, l’industrie touristique repose sur la démocratisation du transport aérien et contribuerait ainsi à l’augmentation des gaz à effet de serre. Le tourisme entraîne également sur une standardisation des aménagements (hôtels, plages, visite guidée), ce qui entraîne une perte d’exotisme au profit de décors artificiels pour cartes-postales. Même le versant «durable» du tourisme s’inscrit dans une logique de marketing qui renvoie à la dimension économique. En bref, Christin dénonce le fait que les lieux touristiques soient devenus des espaces de consommation : l’environnement est sacrifié au nom d’un présumé progrès.

Ce constat demeure pourtant superficiel : comment l’enrayement du tourisme pourrait-il régler à lui seul les problèmes de pollution ou de mutilation de paysages (pour ne citer que ceux-là) ? Pareille question démontre combien Christin s’attaque en fait à un phénomène plus profond, soit celui de la mondialisation dont le tourisme n’est qu’un épiphénomène. En ce sens, ne faudrait-il pas plutôt voir le verre à moitié plein et considérer des efforts mercantiles tel que l’ajout d’un «Green Index» dans les guides de voyage Lonely Planet (une seule page pourtant, publicisée en couverture des guides) comme autant d’exemples d’un changement des mentalités ? L’industrie touristique et les touristes eux-mêmes commenceraient-ils à partager les critiques de Christin ? Qui sait ce que sera le tourisme en 2060 ? Et pourra-t-on encore l’appeler « tourisme » ? Le cri d’alarme lancé par Christin reste néanmoins pertinent en ce qu’il contribue à conscientiser le lecteur sur les manières dont le tourisme actuel modifie et uniformise l’environnement au prix d’une perte de la diversité et de l’exotisme.

life is elsewhere
Visserligen, life is elsewhere, 2008
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Son propos conserve une pertinence lorsqu’il porte sur les liens entre le tourisme et les deux autres dimensions, soit l’économie et la culture. Selon Christin, le caractère industriel du tourisme fait en sorte que les rapports économiques avec l’Autre l’emportent sur les rapports humains. Finies les relations authentiques ; tout est maintenant calculé, planifié, voire balisé. Encore une fois, la faute n’incombe pas au tourisme lui-même, mais bien à cette mondialisation qui a pour conséquence une standardisation à l’occidentale. Le développement économique devient alors le modèle à suivre pour devenir semblable à l’Occident et ainsi profiter de son présumé bien-être lié au capitalisme. Christin dénonce cette mentalité de zombie où les masses ne questionnent pas le confort dont elles bénéficient depuis l’avènement de l’American Way of Life.

Ce n’est pourtant pas ce confort qui pose problème, mais bien la manière dont nous l’utilisons. Rien de mal à vouloir se développer économiquement, tout est dans la façon de le faire, et si Christin paraît le percevoir, il semble toutefois frapper à côté du clou. Dans le même esprit, Christin chasse des fantômes en critiquant le « management du monde » et l’« idéologie développementiste » selon laquelle il faut tout gérer et tout prévoir « au nom du profit, de l’efficacité, de la rentabilité, de la rationalisation et même de la préservation de la vie. »[4] Ce qu’oublie l’auteur, c’est que ce « management du monde » a toujours existé chez l’être humain selon les moyens offerts à chaque époque (par exemple, le développement des systèmes économiques, du troc préhistorique aux bourses de Wall Street). De fait, les neurosciences conçoivent le cerveau comme un instrument de simulation et de prédiction. Il n’y a donc rien d’anormal à optimiser notre propre développement. Il s’agit plutôt de s’objectiver nous-mêmes (entre autres à travers une autocritique comme celle faite ici par Christin) afin de mieux ajuster notre développement environnemental, économique et culturel. Même si son propos s’attarde à critiquer un épiphénomène de la mondialisation, le pamphlet de Christin reste en cela un effort louable de conscientisation.

La critique articulée par Christin souffre malgré tout d’une argumentation émotive et fondée sur des jugements de valeurs. À titre d’exemple, il écrit que le développement « paraît aller de lui-même, presque naturellement, sans susciter d’interrogations et encore moins de contestations, hormis, bien évidemment, chez quelques écologistes irréalistes, « khmers verts », utopistes libertaires et autres marginaux sans influence. »[5] Mis à part quelques statistiques, les références y sont trop souvent littéraires, et peu d’entre elles donnent du souffle à cette « utopie libertaire ». Parsemé d’exagérations telles que « le tourisme est partout ! », le texte ne contient malheureusement aucun commentaire ni aucun apport de ceux qui subissent le tourisme. Il en résulte une critique adressée par un Blanc à d’autres Blancs, alors qu’une participation critique de l’Autre profiterait justement au débat. De plus, Christin semble oublier que cet Autre a lui aussi le droit de se moderniser, même si cela doit se faire à l’intérieur d’un cadre touristique bancal et imparfait. En dépit de ces quelques reproches, le livre de Christin demeure superbement écrit tout en constituant une autocritique salutaire de nos pratiques touristiques occidentales.

Notes

[1] Montréal, Éditions Écosociété, 2010 (2008), 106 p.

[2] Pages 46, 49 et 59.

[3] Page 70.

[4] Pages 59-60.

[5] Page 43.

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