Anselm Kiefer amène le témoin de son art sur des terres brûlées, des ciels étoilés ou des sentiers effilés et le laisse ressentir, interpréter, prendre conscience. Par l’art, il participe à une démarche d’émancipation du passé dans laquelle l’acte créateur se veut une opération de transformation.
Une quarantaine d’œuvres de l’artiste Anselm Kiefer étaient réunies dans le cadre de l’exposition Ciel-Terre présentée au Musée d’art contemporain de Montréal du 11 février au 30 avril 2006. J’ai assisté à une visite de cette exposition, animée par la responsable des visites Marie-France Bérard, le 23 avril en après-midi.
Les propos et les interprétations de l’animatrice m’ont inspiré ce compte-rendu qui, je l’espère, donnera envie au lecteur de découvrir le travail de cet artiste. La grandeur de l’œuvre picturale et sculpturale de l’artiste allemand Anselm Kiefer impressionne et dérange. Physiquement, ses créations surdimensionnées habitent intensément l’espace. Symboliquement, les thèmes qu’il aborde sont chargés de sens, troublants. Au pied des gigantesques objets nés des mains et de l’esprit de ce créateur, l’observateur se sent fragile, subjugué.
Né en mars 1945 dans une Allemagne à feu et à sang alors que prend fin la Deuxième Guerre mondiale, Anselm Kiefer n’a jamais vécu la guerre mais l’a intimement ressentie. Ainsi, sa démarche artistique, profondément liée à une préoccupation historique et motivée par la volonté d’exorciser le passé pour construire l’avenir, crée un pont entre l’histoire et le futur. Préoccupé par le rôle de l’artiste, conscient de l’évolution des courants de création, il s’inscrit volontairement dans une forme d’art figuratif alors remisé par plusieurs de ses contemporains influents, considérant l’illustration de son sujet comme un passage obligé. L’une de ses premières œuvres met d’ailleurs en scène le portrait de sa grand-mère, témoin du passé et de la guerre, qui semble regarder au loin un paysage imprécis, noirci et brûlé. Situé en partie à l’extérieur du châssis de la toile, autour duquel est peint un cadre de bois rappelant l’atelier de l’artiste, ce portrait de la grand-mère lie par son regard le passé encore incandescent dans l’imaginaire allemand au lieu de création de l’artiste. Précurseur dans une société atteinte d’une amnésie post-traumatique, Anselm Kiefer embrasse corps et âme le sujet de la guerre, qu’il couche sur ses toiles et érige dans ses sculptures. Sans représenter concrètement le conflit armé, il le laisse deviner en mobilisant les référents symboliques et le savoir historique de son observateur.
Au-delà de leur taille impressionnante qui absorbe l’observateur, les toiles de cet artiste usent d’un jeu de perspectives qui invite à les pénétrer, à se laisser absorber. Souvent appelé à suivre un chemin au travers de la forêt, symbole mythique de l’Allemagne, le regard se trouve confronté en bout de parcours à une mince ligne d’horizon où le ciel et la terre se confondent. La dialectique Ciel-Terre se rapporte chez Kiefer au rapport entre le matériel et le spirituel, la réalité et le mythique, voire l’histoire et le futur. C’est ainsi que l’une de ses toiles, observée à partir d’une certaine distance, illustre une plaine dans le prolongement de laquelle se fond le ciel. Composée d’une hélice d’avion située sur la ligne d’horizon et de rochers sur la terre, elle suggère la représentation d’un bombardement aérien. Par contre, lorsque l’observateur s’approche de l’œuvre, il distingue des fils de métal qui relient au ciel ce qui s’apparentait à des projectiles. Des étiquettes accolent un titre à ces objets suspendus dans le vide : ce sont des anges parachutés sur terre. Vue sous cet angle, l’hélice apparaît alors comme une sorte de lien métaphysique, un pont entre Ciel et Terre. La dimension philosophique induite par l’introduction de symboles mythiques et spirituels est l’un des fondements majeurs de la production de cet artiste. Elle se superpose à une riche panoplie de référents symboliques.
L’effet de déstabilisation est fréquent dans le travail artistique d’Anselm Kiefer puisqu’il multiplie les possibilités d’interprétation et les perspectives. À distance, les toiles suscitent un sentiment d’immensité et de globalité alors que vues de près, elles dévoilent des détails fournissant des clés de lecture différentes. Par exemple, à quelques mètres, une toile en noir et blanc donne à l’observateur l’impression qu’il est minuscule, observant le ciel couché dans un champ sous de gigantesques fleurs. La même oeuvre, vue de près, suggère plutôt une représentation du cosmos réalisée à l’aide de graines de tournesol collées sur la toile. Identifiés par des vignettes, quelques amoncellements portent des noms de planètes et d’autres font référence à des personnages mythologiques rappelant la préoccupation métaphysique de l’artiste.
Le même procédé, appliqué à une autre toile, suggère à l’observateur éloigné le paysage d’un champ dévasté ou encore d’un cimetière. Lorsqu’il s’en approche, celui-ci découvre une composition de cendres et de branches brûlées agencées de manière à former des runes, alphabet des anciens peuples germaniques. Jumelé à ces symboles, un passage de l’œuvre du poète Paul Celan, reconnu pour ses descriptions de la condition des Juifs durant le régime nazi, rappelle par le biais de l’écriture l’histoire en plusieurs temps de l’Allemagne. La multiplication des perspectives diversifie ainsi les possibilités de lecture sans pour autant accorder le statut de vérité à l’une au détriment de l’autre. Dans les œuvres de Kiefer, ce qui est visible à distance perd de son acuité chez l’observateur qui s’en approche. Ce qui avec le recul s’apparente à de la figuration se transforme sous l’effet de la réduction de l’espace pour prendre l’apparence d’une quasi abstraction. En laissant le temps au regard de s’adapter, la nouvelle réalité construite par l’effet de perspective prend un autre sens.
Le livre, en tant qu’objet et dans sa dimension symbolique, fascine Anselm Kiefer qui en produit une multitude dans le cadre de sa démarche artistique. Représentant la connaissance et l’histoire, porteur et support de l’écriture, de la réflexion et de la poésie que l’artiste sollicite, le livre chez Kiefer est construit de matériaux qu’il affectionne particulièrement et qui sont éminemment évocateurs : fabriqué de plomb le livre apparaît lourd du passé de l’histoire; garni de cendres il évoque le souvenir de l’autodafé de Berlin; décoré de fleurs séchées il suppose la renaissance; composé des photographies de son atelier il rappelle le rôle réflexif de l’artiste. L’une de ses sculptures représente une gigantesque bibliothèque, mesurant plusieurs mètres, dans laquelle sont rangés des livres de plomb eux-mêmes d’une taille impressionnante et qui semble avoir reçu l’assaut céleste de météorites. Une autre représente un livre enserré par d’immenses ailes faites aussi de plomb. Ces œuvres évoquent spontanément la grandeur et la fragilité du savoir et de l’histoire.
Enfin, Anselm Kiefer est incontestablement un artiste contemporain majeur. Imprégné de souvenirs qui sans être réellement les siens lui collent à la peau, il manie les thématiques liées à l’histoire et à la guerre avec une approche particulière qui relève du témoignage plus que du jugement appréciatif. Ses œuvres multiplient les possibilités de lecture sans imposer de finalité; elles offrent quantité de clés d’interprétation sans prétendre proposer de solution. Anselm Kiefer amène le témoin de son art sur des terres brûlées, des ciels étoilés ou des sentiers effilés et le laisse ressentir, interpréter, prendre conscience. Par l’art, il participe à une démarche d’émancipation du passé dans laquelle l’acte créateur se veut une opération de transformation.
À la manière du serpent qui mue pour se départir d’une peau morte, symbole qu’il mobilise notamment dans ses premières œuvres, cet artiste souhaite contribuer au changement, au deuil d’un passé lourd à porter pour regarder vers l’avenir et le renouveau. Cette optique n’est pas celle de la négation mais de l’acceptation. L’une de ses oeuvres symbolise particulièrement ce passage du temps menant vers la renaissance. L’artiste y représente la salle de conseil du troisième Reich traversée entièrement à la verticale par un immense tournesol cueilli dans les champs voisins de son atelier. Fixée à la toile, en son milieu, inversée, la gigantesque fleur séchée étale ses racines dans le Ciel tout en haut de la toile alors que sa tête laisse tomber des graines prêtes à être semées tout en bas… en Terre.
Pour plus d’informations : http://www.macm.org/fr/index.html
